Mobilité : on plaque tout et on part vivre dans la Creuse ? L’interview de Pauline Rochart.

Fin 2020, 70% des franciliens souhaitaient quitter Paris. La montée du télétravail ne réinvente pas que l’entreprise, elle réinvente la mobilité et les territoires. Bureaux désertés, départ vers les campagnes, transports en commun évités… quel futur pour la ville de demain ? Nous répondons à ces questions avec Pauline Rochart. 

Interview 

Quelles observations peut-on faire quant à la mobilité des salariés depuis le début de la crise sanitaire ?

Sans surprise, lors du premier confinement, la mobilité à l’échelle nationale a beaucoup diminué par rapport à la période pré-Covid. Elle a chuté de 65% pendant le 1er confinement par rapport à février 2020 et février 2019. Puis lors du second confinement, elle n’a diminué que de 35%. C’est une baisse moins forte, mais une baisse tout de même. 

D’un point de vue géographique, c’est en Île-de-France qu’on observe la chute de la mobilité la plus importante. C’est la région qui réunit, de fait, le plus d’emploi de bureaux et offre donc une possibilité plus large de télétravail, contrairement aux régions qui couvrent des emplois liés aux services de proximité, à la grande distribution ou concentrent davantage de fonctions ouvrières (comme l’est de la France). Davantage de télétravail et moins de trajets pendulaires (domicile-travail). 

Pour les mêmes raisons, on note également une augmentation des mobilités douces dans les grandes villes. À l’été 2020, on observait une augmentation de 67% de circulation à Paris à vélo, de 26% dans la métropole de Lille et de 24% à Lyon. 

Pour aller plus loin, consultez notre Livre Blanc « En entreprise et au-delà, l’impact du télétravail sur nos vies ».

Est-ce que le télétravail est la solution pour désengorger les villes et réduire l’impact écologique ? Quel sera notre moyen de mobilité privilégié ?

D’un point de vue mobilité pure, une étude récente  montre que le télétravail a un effet direct modal pour l’environnement.

D’une part, les trajets pendulaires se réduisent et les gens ont moins recours aux déplacements aux “heures de pointes” certes, mais ce qui est intéressant, c’est que de manière générale cela accroît l’attractivité des transports en commun dans les grandes villes. Puisque les transports en commun sont moins bondés, ils paraissent plus supportables pour quelques trajets. C’est l’effet direct le plus bénéfique. 

D’autre part, il y a une décongestion routière. Le télétravail réduit les trajets routiers au moment des pics pendulaires au profit des transports en commun. Bien sûr, on parle de villes qui ont une bonne offre de transport en commun. 

Les effets du télétravail sur l’écologie ne se passent pas que du côté des modalités de transports, mais aussi du côté du volume de déplacements. 

C’est “l’effet visioconférence” : le télétravail nous pousse à virtualiser le travail et les relations professionnelles, donc il y a de plus en plus de réunions via des outils de visioconférence comme zoom. 

D’un point de vue environnemental, cela a un impact positif, car il y a moins de réunions en présentiel, donc moins de trajets liés à ces réunions. Cependant, la visioconférence, ça consomme (ce sont les fameux coûts cachés du numérique) ! N’oublions pas qu’1 min de visio émet 1 g de CO2, donc l’impact dépend beaucoup de l’usage qu’on en fait :  si vous êtes un télétravailleur qui est tout le temps en visioconférence alors l’économie lié à la modalité de transport est vaine, mais si on parle d’une réunion d’une heure par journée de télétravail alors ça n’a pas un effet significatif énorme et la balance reste positive pour l’environnement. 

Et enfin n’oublions pas les effets des “mobilités longues” que l’on observe principalement chez les cadres (qui est la catégorie socio-professionnelle qui a le plus recours au télétravail). On parle des aficionados du télétravail qui en profitent pour faire de “longs weekends” dans leur résidence secondaire ou dans une capitale européenne et utilisent des modes de transports plus énergivores.  

Dans un contexte de forte croissance du télétravail, à quoi vont ressembler les bureaux de demain ? En termes de taille, de localisation, d’organisation ?

Tout d’abord, il faut nuancer cet engouement du télétravail. Ce qu’il faut bien voir c’est qu’aucun salarié ou très peu ne sont favorables au “full remote”. La grande majorité des gens plébiscitent entre 2 et 3 jours de télétravail par semaine. De fait ce vers quoi on va, c’est plus un équilibre entre travail à distance et bureau. 

Ce que je trouverais intelligent, c’est de laisser le choix au salarié en fonction de la nature des tâches à effectuer. En télétravail par exemple, privilégier les tâches qui nécessitent de la concentration (“deep work”). 74% des télétravailleurs privilégient d’ailleurs le travail à distance pour des tâches qui nécessitent de la concentration comme le fait de rédiger. En revanche, les tâches qui nécessitent de la collaboration, du partage d’idées, du travail d’équipe, doivent se faire au bureau. Les collaborateurs disent qu’ils préfèrent animer une réunion sur site plutôt qu’en visio’ ou être au bureau quand ils ont une difficulté à résoudre. 

D’autre part, les salariés ont besoin d’appartenir à un collectif, à un corps social et le bureau matérialise aujourd’hui cette appartenance. “La fin des bureaux, c’est pas pour demain”. 

En tant que consultante qui accompagne beaucoup de managers, je vois bien à quel point les middle managers sont en difficultés. C’est quand même compliqué pour eux de maintenir un sentiment de cohésion d’équipe. Ils sentent poindre le risque de délitement du collectif. Le télétravail doit être déployé de manière concertée, en partageant un à deux jours par semaine dont la présence est “obligatoire”. 

Enfin, il est important de parler du coût économique pour l’entreprise et de la baisse des coûts immobiliers. Le télétravail abaisse le taux d’occupation des bureaux, donc les entreprises se disent que des principes comme le ”flex office” (= dépersonnalisé les bureaux) sont plus rentables. C’est un raisonnement économique logique, mais il faut rester prudent, car dans un contexte de bien-être et de santé au travail, les salariés, les syndicats, etc. vont être de plus en plus exigeants quant à l’investissement lié à la pratique du travail dans la sphère domestique. En termes d’équipement (fauteuils, bureaux, doubles écrans) mais aussi de logiciels permettant le télétravail collaboratif. Sans parler des entreprises pour lesquelles la sécurité des données est très importante, ce sont des investissements conséquents.

Et les tiers-lieux dans tout ça, une solution à mi-chemin ? 

Il y a 1800 tiers-lieux en France de recensés. Ce sont des chiffres à prendre avec des pincettes, car très à la mode politiquement et donc un peu surestimés. Mais, selon moi, les tiers lieux, c’est une excellente façon de préserver les salariés des risques du télétravail à domicile qui sont connus de tous, comme l’invasion de la sphère pro dans la sphère intime. Le tiers lieux, ça permet de maintenir une coupure et une frontière entre vie pro et vie perso. En tant que consultante des modes de travail,  j’y vois un énorme intérêt pour protéger les salariés. 

Sera-t-il nécessaire d’habiter près de son lieu de travail ? Est-ce un critère que les salariés prendront en compte dans leur choix de lieu de vie ?

Il y a une sociologue qui s’appelle Frédérique Letourneux et qui dit : “Le télétravail dès le départ s’est articulé avec une notion géographique et d’aménagement du territoire”. Il faut savoir que les premiers travaux autour du télétravail dans les années 80 émanaient de la DATAR (ndlr : Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale). Dès le départ, il y avait donc un enjeu spatial d’aménagement du territoire. 

Ensuite (dans les années 2000), les travaux sur le télétravail ont été confiés au Ministère du Travail, et on a lié le sujet aux enjeux d’organisation du travail. On s’est mis à parler d’agilité, de travail nomade, etc. On est passé d’une réflexion sur l’autonomie géographique, à l’autonomie des travailleurs. 

Le télétravail est un sujet passionnant, car il est justement à la croisée des enjeux d’organisation et de géographie. 

Est-ce qu’on va tous quitter les grandes villes ? L’ADEME appelle cela “l’effet relocalisation” : c’est le fait de s’éloigner de son lieu de travail, d’emménager dans une région qui est plus intéressante d’un point de vue de la qualité de vie ou économique (loyers moins chers). 

Ce qui intéressant, c’est qu’aujourd’hui – début 2021 – on n’a pas observé cet effet de manière franche. Ça fait le buzz, c’est surmédiatisé, mais ça pas été observé dans les faits. Pour plusieurs raisons : 

  • La fréquence de télétravail est trop faible dans la plupart des boîtes.
  • La gestion des carrières dissuade un peu les candidats à l’éloignement. Car les gens en parlent, mais au moment de se décider, ils hésitent : “Si je suis loin et que je ne suis pas visible, je ne vais pas être promu.”
  • Les attaches personnelles : quand on a entre 25 et 30 ans, c’est plus facile de bouger. Quand on est parent, que nos enfants sont scolarisés, etc. c’est plus compliqué. 

Donc de manière statistique, ce n’est pas un effet massif. 

Cependant, oui, il y a des gens qui ont déménagé. Et 70% des franciliens souhaitent quitter Paris. L’intention est là. 

Est-ce que ce désir de quitter les grandes villes, Paris en particulier, date de la crise sanitaire ?

Si la crise l’a accéléré (impression de densité, mise en lumière des inégalités de logements, etc.), le malaise vis-à-vis des grandes villes n’est pas nouveau et il est surtout lié à la montée des prix du logement. 

Et je voudrais nuancer le discours sur le départ des grandes villes. On parle beaucoup des “néoruraux” mais en réalité, il n’y a pas d’attrait massif pour des territoires peu dense ou peu reliés. En revanche, on ne peut pas nier qu’il y a un vrai désamour des métropoles avec un succès des villes moyennes comme Rennes, Angers, Dijon, Tours, etc. ou des villes péri-urbaines et à moins de 2 h de Paris. On confond beaucoup nature et campagne. 

Les gens rêvent d’un retour à la nature, et les urbains ont une vision très récréative ou touristique de la campagne : on s’assoit, on regarde dehors et on boit du thé. Mais personne ne dit “moi je rêve d’aller m’installer dans la Creuse demain”. Dans son livre “Faire sa vie dans les campagnes en déclin”, le sociologue Benoît Cocard parle des campagnes de l’est de la France : quand on dit “retour à la terre”, les gens imaginent le Lubéron, pas la Picardie ou le fin fond de la Lorraine. Donc attention, il y a “campagne et campagne”. 

Qui plus est, ce discours sur les néoruraux ou ces gens qui veulent quitter la grande ville, ce n’est pas pour tout le monde. On observe que cela concerne principalement ceux qui peuvent travailler à distance, ont souvent un bon niveau d’étude ou une situation professionnelle acquise (et qui prennent conscience que ça ne répond pas à leurs aspirations de vie), ou encore ceux qui ont la facilité à porter des nouveaux projets et monter leur entreprise, par exemple. 

Dans ce contexte de mobilité, à quoi ressemblera la ville de demain ? Et le travail de demain ?

Il y a une notion clé qui revient, c’est la notion de proximité. Ce que les gens plébiscitent aujourd’hui, c’est le concept développé par un urbaniste qui s’appelle Carlos Moreno et qui s’appelle la ville du quart d’heure. 

L’idée, c’est d’avoir accès aux services de proximité en moins d’un quart d’heure selon les principes de la haute qualité de vie urbaine : habiter dans des conditions dignes, travailler au plus près de chez soi, s’approvisionner de manière saine, se soigner, s’éduquer et avoir accès aux loisirs. 

C’est une volonté d’être indépendant de la voiture et de limiter les déplacements, d’avoir plus de comportements écologiques, de recréer une vie de quartier et du lien social. C’est également le fait de ne plus avoir de centre-ville unique, mais plein de petits centres (villes multicentriques). La ville de demain doit tendre vers ça, et c’est ce que Carlos Moreno appelle “la proximité heureuse”. 

C’est aussi pour ça que dans les territoires ruraux, ce genre de dispositif est nécessaire pour attirer les jeunes médecins. On crée des maisons de santé, et elles viennent alimenter ce concept de ville du quart d’heure. 

En termes de futur du travail, ça en dit beaucoup sur la dé-métropolisation. L’idée n’est pas de diaboliser les métropoles, car les grandes villes ont beaucoup d’intérêt, mais il faut quand même admettre qu’en France on a un vrai problème de jacobinisme : tout est à Paris ! 

Il faudrait innover pour relocaliser les compétences. Par exemple, le fait que des boîtes bretonnes, nordistes, bordelaises, etc. fassent appel à des consultants parisiens, c’est une aberration. J’espère que demain ça changera, qu’on va disséminer les compétences. Il y aura peut-être un boom du freelancing. 

Mais en dehors de ça, s’il y a de plus en plus de gens qui s’installent dans d’autres régions, peut-être que des entreprises vont aussi décider d’y aller, car elles auront les emplois, les compétences nécessaires pour répondre à leurs enjeux d’innovation. On a beaucoup trop concentré l’emploi et les compétences dans le bassin d’Île-de-France, et ça a créé une espèce de densité énorme dans cette région. Je pense qu’il est vraiment temps de rééquilibrer les choses. 

Une conclusion sur la mobilité des salariés ? 

Ces aspirations autour du travail de demain et de la ville de demain, ce sont des aspirations communes. 

Quand on parle de proximité, de la ville du quart d’heure, ce sont des notions très très fortes et présentes en entreprise également. Les gens aspirent à être en proximité avec leur manager, leurs collègues. Il y a une attente de lien social qui est hyper forte. L’entreprise reste un lieu de sociabilisation incroyable. Les gens n’ont pas envie d’être anonymes, d’être noyés dans la masse (idem pour la ville du quart d’heure). 

Également, dans les villes moyennes et les territoires ruraux, il y a souvent une volonté de faire de la démocratie autrement. On observe les mêmes aspirations en entreprise, les salariés ont envie de participer aux décisions, d’être dans des modes de gouvernance beaucoup plus horizontaux. 

Donc je vois des similitudes entre les aspirations pour la ville de demain et pour le travail de demain. Il y a des connexions. 

Est-ce qu’on ne cherche pas tout simplement à enlever des couches de contraintes comme la distance, la hiérarchie ?  

On veut plus de souplesse, plus de confiance, d’autonomie, moins de process, moins de contrôle. Et il y a des résonances avec le lieu de vie, le fait de vivre où l’on veut. Effectivement d’être moins contraint. 

Il y a des choix de métropolisation qui ont été très contraints à cause du travail et je crois qu’on est en train de vivre un truc inverse. Si ceux qui ont le choix s’équilibrent sur le territoire, les autres vont forcément suivre aussi. Il y a une notion d’interdépendance. 

Personne n’est indépendant, nous sommes interdépendants de nos collègues, de nos prestataires, etc. S’il y a des gens qui drivent un mouvement de dé-métropolisation, il va y avoir des effets rebond sur les gens qui sont interdépendants d’eux. Tous les mouvements, les flux urbains vont avoir un effet par rapport au travail et inversement. 

C’est pour ça que le télétravail est totalement un enjeu à la croisée des notions géographiques et des organisations du travail. 

Pour aller plus loin, consultez notre Livre Blanc « En entreprise et au-delà, l’impact du télétravail sur nos vies ».


À propos

Consultante indépendante, spécialiste des pratiques d’intelligence collective, Pauline Rochart s’intéresse aux mutations du travail et au futur des organisations. Elle explore les enjeux RH liés au numérique, à la coopération et à l’égalité femmes-hommes.

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