Le lab

Égalité femmes – hommes : la covid est-elle en train de tout gâcher ?

9 min

Connaissez vous la “shecession” ? 

Il ne s’agit ni d’une faute de frappe, ni d’une virelangue, mais d’un concept qui a été inventé par C. Nicole Mason, présidente afro-américaine de l’Institute for Women’s Policy Research (Institut de recherche pour des politiques en faveur des femmes), un think tank basé à Washington. L’idée ne lui est pas venue à n’importe quel moment : elle l’a dévoilée au printemps 2020, en plein cœur de la pandémie de Covid-19.

Vous savez, cette période où le monde entier a vécu une gigantesque récession. Récession qui aurait d’ailleurs particulièrement touché les femmes, d’où le terme de “shecession”. On pourrait le traduire littéralement par elle-cession, mais on lui préfère dans le monde francophone la (légèrement sexiste ?) « récession rose ». 

Quelle a été l’ampleur de cette récession genrée ? Perdure-t-elle aujourd’hui ? 

Nous sommes allés lire pour vous les études publiées dans le monde entier. Voici ce que nous avons trouvé. 

Oui, les femmes ont payé un plus lourd tribut économique lors de la crise du Covid-19

Les chiffres issus des services statistiques du monde entier confirment que nous ne sommes pas face à un simple ressenti, mais devant un phénomène global. 

En France, contrairement à la Grande récession de 2008, peu de différences ont été observées entre les femmes et les hommes en termes d’évolution de chômage et de taux d’emploi, grâce à la présence des femmes dans les métiers de “première ligne” (soins infirmiers, hôtes de caisse) et au chômage partiel qui a évité les pertes sèches d’emploi.  

Mais cela n’a pas été le cas partout dans le monde. En Italie, il a suffi de trois mois (d’avril à juin 2020) pour que 80% des emplois difficilement créés entre les crises économiques de 2008 et 2019 soient supprimés. Le taux d’emploi des femmes dans le pays a chuté sous la barre symbolique des 50%. En Nouvelle-Zélande, 90% des 11 000 personnes qui ont perdu leur emploi à cause du COVID étaient des femmes ! 

“ Ok, mais bon, on va sortir de la crise et toutes ces femmes retrouveront un poste, non ?” 

Pas si sûr. 

Ou en tout cas pas tout de suite. 

En janvier 2021, les femmes comptaient pour 80% des adultes qui avaient cessé de travailler ou cherchaient un emploi aux Etats-Unis selon le National Women’s Law Center. Le même organisme estime que 97% des femmes qui ont cherché à réintégrer le marché du travail en juin 2021 n’avaient pas retrouvé de travail le mois suivant. 

Chez les hommes, ce pourcentage est de 12%… À ce rythme, il faudra plus de neuf mois pour que le niveau d’emploi des femmes retrouve son niveau d’avant-crise

Au total, Oxfam estime que la crise due à la pandémie de la COVID-19 a entraîné pour les femmes du monde entier une perte de revenus d’au moins 800 milliards de dollars en 2020.

Soit plus que le PIB combiné de 98 pays. 

Gloups.

Une pincée d’inégalité, une louche de bas salaires : les ingrédients d’un cocktail explosif

Ça ne fait pas de mal de le rappeler : l’écart de revenu femme / homme précèdait la crise. 

En France, les femmes perçoivent en moyenne une rémunération inférieure de 28,5 % à celle des hommes selon l’INSEE. Plus de 40 % de cet écart résulte des inégalités de temps de travail car les femmes sont surreprésentées dans les postes à temps partiels. 

Temps partiels rémunérés, mais temps plein au foyer : prendre en charge les tâches ménagères, s’occuper des enfants si on en a… 

Ces tâches sont majoritairement effectuées par des femmes, qui réalisent 72 % des tâches ménagères et 65 % des tâches parentales, pour en moyenne une heure trente de travail quotidien supplémentaire par rapport aux hommes. 

Enfin, les femmes sont surreprésentées dans les métiers à bas salaire : au Québec par exemple, 60 % des emplois à bas salaire (15 dollars de l’heure) sont occupés par des femmes, dans la restauration, le tourisme, le commerce de détail. 

Cette situation a créé un cocktail explosif lors des premiers confinements. 

Les emplois listés ci-dessus ont été les premiers à disparaître, et ceux qui ont rouvert en dernier. Quant aux métiers plus féminisés dits «de première ligne» (infirmières, caissières), il n’ont pas donné lieu à des créations d’emplois qui auraient compensé la perte dans d’autres secteurs. 

Avec la fermeture des écoles et le télétravail, le travail non-rémunéré des femmes a clairement augmenté. 

En France, pendant le premier confinement, les femmes ont deux fois plus souvent que les pères renoncé à travailler pour garder les enfants. Et celles qui mènent de front une «double vie» sont plus exposées à des risques de burn-out. Selon un sondage Opinion Way pour le cabinet Empreintes humaines en 2021, 42 % déclarent cette année être souvent ou presque toujours en burn-out, contre 35 % des hommes. 

Résultat en 2021 : une femme sur trois a envisagé de quitter le marché du travail ou de réorienter sa carrière. En 2020, quelques mois après le début de la pandémie, une femme sur quatre y pensait.

Ni tout noir, ni tout rose : l’avenir pour les femmes 

Pas d’espoir pour l’égalité ? Nous n’en sommes heureusement pas là.  Mais si l’on veut rester dans le spectre de la couleur, on peut dire qu’elle est… contrastée. 

En avril 2021, Swile a réalisé une enquête avec Augmented Talent pour répondre à la question : à quoi ressemblera la vie au bureau demain ? Plus de 1500 salariés ont été consultés, et le genre est apparu comme l’un des critères les plus différenciants de l’enquête, bien plus que l’âge par exemple. Cela signifie que les différences étaient plus grandes entre hommes et femmes qu’entre juniors et séniors. 

Ainsi, 74% des femmes estiment que leur vie professionnelle a été transformée durant la crise sanitaire (81% parmi les femmes cadres). Ce taux descend à 65% pour les hommes (71% parmi les hommes cadres). 

Découvrir l’enquête Swile Encore plus

Il n’est donc pas étonnant que les femmes soient sceptiques sur un « retour à la normale »: seules 54% d’entre elles (59% chez les hommes) pensent qu’un « retour à la vie professionnelle d’avant » sera possible. Mais cela ne signifie pas qu’elles baissent les bras :  leur niveau d’engagement demeure élevé (66%), similaire à celui des hommes (69%), peut-être porté par une fidélité à l’employeur attendue en temps de crise. 

Mais leur motivation ne faiblit pas non plus, avec 49% des femmes se déclarant « motivées » en avril dernier, une augmentation de deux points par rapport à octobre 2020.

Pas de doute : si nous voulons vivre dans un monde où l’égalité femmes / hommes est une réalité, il faut que les femmes soient présentes dans le monde de l’entreprise, à tous les niveaux. 

Mais cet impératif n’est pas uniquement moral ou sociétal, il peut aussi devenir économique. Dans une étude de 2020 très relayée, le cabinet de conseil McKinsey estimait que la performance boursière d’une entreprise pouvait être jusqu’à 50% supérieure si le nombre de leaders féminines augmentait en son sein. 

Et il est possible que cette augmentation se fasse d’elle-même dans les prochaines années, selon certaines voix nord-américaines qui réfutent la permanence de la récession rose. Leur credo : les femmes sont plus éduquées que les hommes, ce qui devrait leur donner un avantage certain sur le marché du travail.  

Aux États-Unis, à la fin de l’année scolaire 2020-2021, les femmes composaient 59,5% de la population étudiante (on retrouve le même ordre de grandeur en France, avec 55% d’étudiantes en 2018). Et cette tendance statistique semble bien partie pour durer : les femmes maintiennent un niveau d’études élevé, alors que les hommes « décrochent » des études supérieures à un niveau record depuis la crise du COVID, soit pour soutenir économiquement leur famille, soit parce qu’ils n’ont pas confiance dans les perspectives économiques apportées par un diplôme. 

Et maintenant, on fait quoi ? 

Selon les calculs du McKinsey Global Institute, des actions rapides permettant aux femmes de continuer à travailler, telles que le développement de la garde d’enfants ou la construction d’infrastructures dans les pays les plus pauvres où les femmes sont responsables de la collecte d’eau ou de bois de chauffage, pourraient ajouter treize mille milliards de dollars au PIB mondial en 2030 (oui, ça fait beaucoup de zéro) . 

Les États ont bien sûr un rôle à jouer pour mettre en place les structures qui permettent une meilleure cohabitation entre la vie de famille et la vie professionnelle. Proposer des solutions de garde d’enfants a été identifié comme un objectif majeur aux Etats-Unis, où le secteur public d’aide à l’enfance est moins développé. L’administration Biden a ainsi promis d’investir 39 milliards de dollars dans le secteur. 

La législation du travail dans le monde entier doit aussi s’adapter aux différentes situations de vie : horaires de travail plus souples ou réduits, congés familiaux ou congés maladie rémunérés pour les parents et les soignants. Selon Oxfam, seuls 11 pays ont mis en place des horaires de travail réduits ou plus souples, tandis que 36 pays ont renforcé les congés. 

Pas question non plus pour les entreprises de rester les bras ballants ! 

Si elles adoptent le télétravail, plébiscité par les femmes ayant de jeunes enfants, elles doivent être très attentives à ce que le « bureau [ne] devienne pas un peu plus un « truc de mecs » où les jeux politiques, les démonstrations de force et les rencontres stratégiques incluent moins les femmes » comme le soulignait dans une récente tribune Laëtitia Vitaud

L’avenir nous dira si la récession rose est là pour nous marquer durablement de ses couleurs. Nous avons vu qu’elle a eu un impact rapide, et réel, sur la place des femmes dans le marché de l’emploi, augmentant les inégalités déjà existantes. Les mesures mises en place par les États et les entreprises seront cruciales pour inverser la donne, mais il faudra rester attentifs – et attentives. 

Quelle sera la “nouvelle normalité” au bureau ?

Demain, à quoi ressemblera la vie de bureau ?

👉 Découvrez en infographie l’opinion de plus de 1 500 salariés français dans notre étude exclusive.

Abonnez-vous à notre Swiletter

Vous êtes à l'aise avec notre politique de confidentialité et avec le fait qu'on vous recontacte pour parler de nos services ? Super ! On peut continuer alors.