Technologie et télétravail : allons-nous tous devenir des robots ? L’interview de Cindy Félio.

L’avènement du numérique et l’essor forcé du télétravail ont bouleversé notre façon de vivre et de travailler. Nous sommes passés d’une vie sociale et professionnelle majoritairement réelle à une vie majoritairement virtuelle en un claquement de doigt, ou presque. Et cela ne va pas sans conséquences sur notre santé et notre rapport aux autres et au monde. Nous nous sommes interrogés sur les impacts du numérique et du télétravail sur nos vies avec Cindy Felio. 

“De manière générale, il y a eu un vrai mouvement dans la manière d’utiliser la technologie dans les organisations depuis près d’une vingtaine d’années. L’accès à la technologie est partout et tout le temps : c’est ce qu’on appelle le nomadisme technologique. Et au sein de l’entreprise, cela provoque une escalade de complications principalement liées à un manque de régulation des usages.”

La technologie est-elle une extension de l’humain ? Notre cerveau est-il capable d’absorber le flux d’informations que nous recevons ? En télétravail, est-il possible de se détacher des écrans ? 

Rendez-vous en terre inconnue (du numérique) !

Interview

Le télétravail forcé a accéléré la transformation digitale des entreprises. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? 

C.F – C’est un peu entre les deux. 

Pour commencer, il est important de dire que cela fait 15-20 ans que le télétravail est vu comme une modalité salvatrice du travail et qu’il y a une forte demande côté salarié, mais peu entendue par les entreprises, car il y a encore un manque de confiance et une culture du présentéisme très forte.

Ensuite, lors de la crise sanitaire, les entreprises ont été forcées de mettre en place le télétravail avec tout un parcours d’essais-erreurs. On observait soit un management complètement absent et dépassé ou encore plus renforcé (surveillance de présence connectée). 

Cette expérimentation d’un “télétravail confiné” a permis de montrer tous les écueils du télétravail et d’affirmer que c’est une modalité qui ne se décrète pas. Elle doit s’anticiper, se planifier. Il ne s’agit pas lorsqu’on est chez soi de mimer ce que l’on fait au bureau, mais de reconfigurer son travail dans sa sphère intime, privée. Les modalités de coordination et de management sont aussi complètement différentes. On parle de “télétravail confiné” car le télétravail est une véritable modalité qui passe par le contrat de travail ou un avenant et qui doit être anticipé. 

Il y a des leçons à tirer de cette mise au télétravail forcée. 

Certains en sont sortis très heureux (ils ont pu reprendre des dossiers en suspens depuis longtemps, au calme chez eux) et ont retrouvé une manière de travailler qui leur manquait sans toutes les distractions qu’ils peuvent avoir sur le lieu de travail et le temps de trajet. Et d’autres, au contraire, ont beaucoup souffert de la situation du fait de cette autonomie décrétée à laquelle ils n’étaient pas préparés. Ils ont eu un sentiment de laisse électronique et un manque de repère temporel où tout à coup le temps du travail est devenu le temps du digital, c’est-à-dire un temps sans fin. 

Pour aller plus loin, consultez notre Livre Blanc « En entreprise et au-delà, l’impact du télétravail sur nos vies ».

Est-ce volontaire de la part des entreprises de ne pas cadrer cette transformation et l’usage des technologies ? 

C.F – Ce n’est pas forcément volontaire de la part de l’employeur, car il est jugé responsable des risques psychosociaux auxquels les salariés peuvent faire face. Il lui manque plutôt une grille de lecture des usages du numérique. 

Premièrement, car ces technologies font partie intégrante de la vie sociale, sont intimes de l’individu contemporain et semblent totalement intégrées, voire innées. Deuxièmement, parce qu’on observe une certaine idéologie consistant à se dire que la technologie n’est que positive

Et enfin, parce que la technologie est souvent vue comme un problème de gestion individuel. Depuis une dizaine d’années, on observe sur le marché de l’usage du digital au travail, un boulevard de charlatans qui prônent des concepts comme la digital detox. Ce mouvement n’est pas sans rappeler la gestion du stress au travail bien avant qu’on ne parle des risques psychosociaux dans les années 90. C’est-à-dire des cadres trop stressés qu’il fallait envoyer faire du yoga dans un camp pendant une semaine au lieu de chercher les solutions du côté des conditions de travail, du management, etc. Encore aujourd’hui on a toujours tendance à chercher le maillon faible plutôt qu’à re-questionner l’organisation du travail. 

Quel(s) impact(s) a le numérique sur notre santé ? Quels sont les dangers de l’hyperconnexion et les bienfaits de la technologie ?

C.F – Dans le travail de recherche mené, j’ai théorisé le lien entre santé au travail et digital dans une perspective qui ne cherchait pas seulement le côté pathogène des technologies, mais aussi en quoi les technologies sont vecteurs de réussite au travail, de sens au travail et de renouvellement de ses propres compétences. 

On ne peut pas dénier le côté hyperconnexion et l’imbrication des différentes sphères de vie. Mais ça redonne aussi beaucoup d’autonomie, de liberté et une autre manière de voir et de penser son travail. Ce sont de véritables artefacts cognitifs qui nous permettent une économie psychique assez importante. Par exemple, on ne retient plus les numéros de téléphone aujourd’hui, on se sert du répertoire. De manière générale, on sait où chercher et obtenir l’info. 

Par contre, on est face à un flux d’info en continu, c’est le risque majeur. C’est l’effet millefeuille 1: on ne sait pas si notre cerveau est capable de gérer toutes ces modalités d’organisation, toute cette manutention de l’info, ça convoque une charge mentale assez forte. Il y a 30 ans, l’information avait une fin : journaux papiers, journal télévisé, etc. Aujourd’hui, l’information est infinie. La conséquence, ce sont des phénomènes comme le FOMO (“Fear Of Missing Out”) ou la charge mentale. 

Et on le retrouve (ndlr : le FOMO) également dans le travail : par exemple lorsqu’on est sur un processus d’écriture et que l’on reçoit des notifications mails. Ce sont des distractions qui nous invitent à penser à autre chose. 

Si l’on ne forme plus qu’un avec la technologie, est-il possible de s’en détacher ? 

C.F – Oui et fort heureusement ! Des études 2 réalisées sur différentes populations confirment une forme de réflexivité des pratiques. 

Si l’on s’attend à rencontrer – comme le disent les médias de masse – des salariés croulant sous les mails, incapables de se déconnecter, et bien ce n’est pas tout à fait vrai ! Les gens font preuve d’une vraie réflexivité et d’une conscientisation de leurs pratiques. Si à un moment donné ça leur a posé problème, ils ont mis en œuvre des stratégies pour essayer, voire réussir à pallier ces effets négatifs sur leur propre vie. Donc même si tout n’est jamais réglé, les gens ne subissent pas complètement les effets délétères des technologies. 

Là où le bât blesse, c’est que ces stratégies sont quasiment exclusivement individuelles. Et pourtant, il y a toujours un “autrui” qui fait partie de l’enjeu de ces usages, car on est toujours en interaction avec quelqu’un d’autre. Lorsqu’on régule ses propres usages, il y a un effet sur toutes les personnes avec qui on interagit. Mais il n’y a pas de stratégie collective ou organisationnelle pour pallier les risques en lien avec l’usage des technologies. 

Dans l’entreprise, c’est aux managers de montrer l’exemple ? 

C.F – Oui, et beaucoup de managers tentent de le faire ! Mais, il y a autre chose à prendre en compte : pour certains, écrire des mails tard le soir, ça leur permet de sortir ce qu’ils ont en tête. Donc les technologies sont aussi utilisées parfois comme des stratégies de défense pour lutter contre une certaine angoisse ou préoccupation. Et ils sont à portée de main. 

L’idée, c’est soit de mettre le mail en brouillon et de l’envoyer le lundi matin, soit d’expliquer à son équipe “parfois j’aime travailler à minuit le vendredi, mais il n’est pas attendu de votre part que vous en preniez connaissance le weekend”

Il faut en discuter, c’est ça la forme de régulation sociale des usages. Ne pas laisser libre cours à l’interprétation. 

On passe nos vies derrière nos écrans, allons-nous tous devenir hyper assistés et incapables de vivre sans technologie ?

C.F – Ce qu’on peut imaginer c’est que dans un futur où on sera, comme maintenant, confrontés en permanence à des écrans, nous allons reprendre plaisir à d’autres choses. 

Si on enlève tout ce contexte de confinement, ce champ lexical de la peur, de la guerre qui vient freiner certaines envies de lecture, de flâneries et de reconnexion à la nature, je pense que les gens d’eux-mêmes vont se déconnecter. 

On le voit aujourd’hui, il y a beaucoup de personnes qui sont réticentes au télétravail, à cause du lien social qui n’est finalement que “mimé” à travers un écran. On ne peut pas se satisfaire seulement de ce lien numérique, les gens vont devenir dingues. Les études sur l’usage du numérique montrent qu’outre les considérations de dépendance, nous sommes surtout en recherche de lien social ou de construction du sens… et ça, in fine, ça ne passe pas par l’écran. 

Donc les gens vont finir par se déconnecter. Je suis optimiste pour ça. 

Pour aller plus loin, consultez notre Livre Blanc « En entreprise et au-delà, l’impact du télétravail sur nos vies ».


À propos de Cindy Felio

Cindy Felio est psychologue du travail, Docteure en Sciences de l’Information et de la Communication et chercheuse associée à l’Université Bordeaux Montaigne (Laboratoire MICA, EA 4426). Passionnée par les approches compréhensives et cliniques pour appréhender les mutations des organisations, ses expertises de recherche portent sur la théorisation du lien entre santé au travail et digitalisation des activités, mais encore sur les nouvelles formes d’emploi et les statuts d’emploi indépendants. Elle intervient en qualité d’enseignante universitaire sur les champs de la psychologie, de la communication organisationnelle et des technologies de l’information et de la communication. Elle est également conférencière et consultante indépendante pour répondre aux besoins des entreprises privées et publiques correspondant à ses perspectives de recherche.

Notes

  1. Superposition de l’information, des outils, des réunions, etc. sans qu’ils soient liés les uns aux autres
  2. Études qualitatives et quantitatives réalisées par des chercheurs français et canadiens sur plusieurs populations dans le cadre du programme “Dévotic” initié en 2010 (Déconnexion Volontaire aux Technologies de l’Information et de la Communication)
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