Back to the future

Robolution : et si vivre sans travailler signait la fin de l’humanité ?

9 min

Avec les progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle, les prospectives les plus jusqu’au-boutistes prédisent un avenir dans lequel les machines assureraient nos emplois, nous dépossédant par la même occasion de ce que l’on considère d’ordinaire comme le propre de l’Homme : le travail. Un tel scénario est-il réellement envisageable ? Serions-nous alors parvenus au stade ultime du développement de notre intelligence ? Ou risquerions-nous de nous auto-exterminer ?  Que se joue-t-il réellement dans notre rapport au travail ? Deux experts nous livrent leur vision. Prêt, feu… connectez vos neurones, embarquement immédiat pour le futur.

2121. Les intelligences artificielles sont arrivées à un tel degré de perfectionnement qu’elles se chargent de toutes les productions sur la planète. Le chômage et la pauvreté ont été éradiqués, et chacun.e reçoit une allocation de 3000€ par mois sans avoir à lever le petit doigt. Désormais, travailler est un luxe. Pour avoir la chance de diriger, il faut lâcher quelques billets (tiens, tiens, ring a bell ?). Pour les glandeurs, libre à eux de sombrer dans une infinie paresse, car pour couronner le tout, nous serions devenus immortels. Dans cette prospective, l’Homme aurait-il taillé le plus précieux des outils, pouvant désormais s’extraire du labeur pour accéder à la contemplation tel un descendant de Platon ? Ah, ça sent la belle affaire les amis, surtout quand on est un lundi matin et que l’on va s’enquiller 4H de visio avec Hélène et Jean-Christophe. 

Men against the machine

Ce scénario de science-fiction digne d’une saga Netflix est issu du roman d’anticipation Optima 2121 de Thierry Schwab (éd. L’Ombre Rouge). S’il pousse le trait à son maximum, il n’en demeure pas moins que la prospective d’un monde sans travail où les intelligences artificielles remplaceraient peu à peu les humains est de plus en plus commentée. 

Dans son ouvrage “A World Without Work : Technology, Automation, and How We Should Respond”, l’auteur Daniel Susskind évoque avec sérieux le possible basculement de la technologie : de “force complémentaire” aux humains, elle deviendrait une “force de substitution”. Autrement dit, le remplacement des humains par les robots les conduirait à trouver d’autres activités. “Je crains que l’équilibre, qui a primé jusqu’alors, ne soit rompu dans les prochaines décennies au profit de cette dernière. C’est un scénario que nous devons prendre très au sérieux”, expliquait-il dans une interview accordée aux Echos

Sachant qu’en réalité, nous passerions “seulement” 12% de notre vie à travailler, l’Homme ne pourrait pas faire la course avec la machine en matière de productivité. Dans une vision où absolument toutes les tâches seraient endossées par les intelligences artificielles et les robots, le capital primerait alors sur le travail, conduisant les sociétés à inventer de nouveaux modes de rémunération. A ce titre, cet article paru dans le journal du CNRS explore cette question d’un point de vue économique. Revenu universel, fordisme nouvelle génération, oligarchie… L’équilibre sociétal semblerait alors difficile à trouver.

Une projection néolibérale dangereuse ?

Cette projection, Frédérique Debout n’y croit pas, et vous allez comprendre pourquoi dans les paragraphes suivants (on essaie d’être didactiques hein). Cette maîtresse de conférences, membre de l’Institut de psychodynamique du travail, la trouve même dangereuse. Selon elle, l’organisation du travail a déjà pris un tournant gestionnaire. “Pour moi, ces thèses s’inscrivent dans une perspective néo-libérale qui renforce la pression sur les travailleurs en brandissant cette menace d’une autonomisation totale. C’est extrêmement délétère pour la santé mentale”, affirme-t-elle. L’experte cite l’exemple des livreurs à vélo dont le travail est déjà prescrit par un algorithme, rendant impossible tout débat sur leur travail. Une réalité également mise en scène dans le film Sorry We Missed You de Ken Loach, qui dépeint le difficile quotidien de l’un de ces chauffeurs-livreurs à l’ère du numérique.

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Pourquoi l’intelligence s’épanouit dans le travail ?

Mais si Frédérique Debout n’y croit pas, ce n’est pas uniquement pour des raisons “morales”, mais parce que penser qu’un tel monde serait possible revient à nier toute l’épaisseur du travail humain.  Concrètement, comme le martèle Aurélie Jean dans son ouvrage Les algorithmes font-ils la loi ? (éd. de l’Observatoire) – jusqu’à preuve du contraire – ce ne sont pas les machines qui décident, mais bien les humains qui les programment, et à qui il incombe toute forme de responsabilité.  “Le travail, ce n’est pas juste exécuter des consignes. Pour les appliquer, il faut pouvoir les penser. Comme le dit Christophe Dejours, travailler, c’est engager son corps, un corps façonné par nos expériences passées, doté d’habiletés, mais aussi d’impasses”, observe-t-elle. 

Ce rapport au corps est absolument central pour comprendre le travail. Maria Montessori expliquait que l’intelligence passe par la main. Elle éclot chez le jeune enfant qui apprend à toucher, ressentir, percevoir son monde avec ses cinq sens. A l’âge adulte, elle se forge en situation de travail, lorsque l’Homme est confronté à des obstacles et doit trouver des solutions pour avancer. En cela, Frédérique Debout s’oppose au mythe du bon sauvage de Rousseau dans lequel l’Homme aurait été perverti par la culture du travail et devrait revenir à l’état de contemplation. Pour elle, le travail est indispensable à notre survie en tant qu’espèce. “La pensée de Rousseau se fonde sur le postulat de base que la nature est bienveillante à l’égard de l’Homme. Personnellement, j’ai du mal à croire à ce mythe. Je pense que le monde ne nous pré-existe pas, nous le construisons”, affirme-t-elle. 

Le travail est plus qu’une succession de tâches

Bref, si l’on en revient à l’autonomisation, penser que le travail se résumerait à une simple succession de tâches, ne serait que pur taylorisme. A un moment donné, ne faut-il pas un individu pour créer du liant entre toutes ces tâches ? “Si l’on prend un exemple concret, celui par exemple des métiers du soin, cela reviendrait à estimer que s’occuper d’un vieux monsieur, c’est juste le retourner dans son lit. Mais je crois que c’est aussi lui glisser un mot gentil et lui donner un peu d’amour”, lance de son côté Patrick Storhaye, Président de Flexity, cofondateur de Story RH et professeur au CNAM. 

Pour autant, il concède que les métiers à faible valeur ajoutée sont effectivement voués à disparaître (l’exemple typique étant le comptable obligé de se repositionner en expert-comptable), ce qui créera du chômage frictionnel pendant un certain temps. Sans être fataliste, Patrick Storhaye martèle qu’il incombe aux dirigeants de repenser les parcours professionnels de leurs salarié.es pour éviter ces frictions. Et d’ajouter :  “Je pense que des tâches disparaîtront, mais pas les métiers. Par exemple, une IA pourrait-elle devenir poète ? Peut-être qu’elle pourra aligner de jolis mots, mais jamais faire émerger l’émotion que l’on pourra ressentir en lisant des vers de Baudelaire”, poursuit-il. 

Mais c’est quoi au juste le travail ?

En réalité, la question qui nous tricote l’esprit (digne d’un bon DST de philo) ne réside-t-elle pas autour de la définition du travail ? Commençons par le commencement, et ce que n’est pas le travail. Le travail, ce n’est pas qu’un emploi. Pas une simple question de salaire à la fin du mois. Ne parle-t-on pas de “travail” lorsqu’une femme accouche ? Pour sûr, le travail traduit un effort dans le but de produire quelque chose. 

Pour autant, il ne doit pas non plus être réduit à la souffrance comme le suggère ses racines latines tripalium. “D’ailleurs, il est intéressant de souligner que ce terme désigne aussi un engin à trois branches visant à canaliser l’énergie d’un cheval fougueux pour lui porter soin”, affirme Patrick Storhaye. Au final, le travail peut aussi bien être opus quand il devient œuvre, que labor, quand il n’est que souffrance. En résumé, qu’est-ce que le travail ? “C’est le soubassement invisible à l’effectuation des activités. Il s’accompagne toujours d’une transformation de soi, un engagement de sa personne au service des autres. Cela va bien au-delà de l’emploi et du salariat ”, affirme Frédérique Debout. 

Le travail joue également un rôle de régulation sociale, et nous permet de forger notre identité au sein du groupe. “Ce qui nous permet de rester engagé.e dans un travail, c’est avant tout la promesse qu’il revêt et la dimension symbolique de celui-ci”, note la chercheuse. La dernière version à l’écran du Joker de Tod Phillips, est à cet égard une puissante allégorie de l’échec du travail dans la construction de l’identité de ce personnage qui se rêvait comique et échoue en devenant un mauvais clown. “Il avait certes un passeport pour la folie avec son passif familial, mais échouer dans le travail lui a donné un visa”, analyse la chercheuse. Un brin provocateur, Patrick Storhaye ne croit ainsi pas à un monde où chacun percevrait un revenu universel et sombrerait dans l’apathie, sans travailler. “Ce n’est pas juste que l’on se ferait c****, mais c’est surtout que l’on s’entretuerait. On voudrait toujours avoir plus que le voisin, et je pense que des régulations auraient lieu avant que l’on en arrive là”. 

Un Homme sans travail = une humanité perdue ?

Parvenu à créer les machines les plus sophistiquées, l’Homme devenu paresseux serait-il menacé de sombrer dans l’idiotie ? C’est ce que suggère le lien étroit entre l’intelligence et le travail. De même, la difficulté d’établir des scénarios sociétaux sans travail démontre à quel point celui-ci est central dans l’organisation et la régulation du collectif.

Ce que l’on peut retenir, c’est que nos deux experts ne croient pas à des migrations aussi courtes qu’un siècle à l’échelle du temps, pas plus qu’à un effondrement global de la civilisation (c’est bon, vous pouvez ranger vos boîtes de conserve). Toutefois, tous deux relèvent la forte probabilité d’un effritement par secteur et d’une recomposition qui sera certainement douloureuse pour les travailleurs.ses. 

La prospective, si elle n’est pas brandie pour effrayer nos cerveaux, n’en demeure pas moins un formidable outil pour nous questionner sur les choix que nous entreprenons aujourd’hui. Alors, avant que les machines n’instaurent leur robocratie, faisons notre propre révolution !

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