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Et si on en finissait avec la productivité ? 

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Dans son dernier ouvrage « En finir avec la productivité », Laetitia Vitaud s’attaque à un vaste sujet : la productivité. Est-ce que la façon dont nous calculons la productivité d’un pays est en corrélation avec la réalité du terrain ? Et surtout est-ce qu’une grande part de la force de travail, rémunérée ou non, et principalement occupée par des femmes n’est-elle pas ignorée ? Décryptage. 

Swile : Ton livre dit aujourd’hui que le travail des femmes, qu’il soit rémunéré ou non, n’est pas pris en compte dans le calcul de la productivité. Peux-tu nous en dire un peu plus ? 

L.V : Vous savez que quand on regarde le travail productif ou la productivité, on observe quelque chose de terrifiant. Selon la définition de la productivité, les plus productifs de notre économie sont les hommes, et les moins productifs sont les femmes. 

En tant que femme, on s’interroge car les femmes travaillent beaucoup. De manière générale et elles œuvrent dans des emplois dont la pénibilité n’est pas reconnue, l’aidance, sans parler de la double journée. In fine, la journée de travail et de corvées d’une femme est plus longue et souvent plus dure. 

Il y a donc quand même un petit souci avec la productivité : il y a un gros décalage entre ce qui est reconnu comme productif et la réalité du travail. 

Il faut alors se poser la question de l’équité, de la reconnaissance et de la valorisation des activités dans notre économie et, ce qui est très clair, c’est que l’on valorise une partie des activités beaucoup plus qu’une autre et que ce n’est pas complètement un hasard ; c’est une distribution ségréguée des tâches et c’est une distribution ségréguée de la valeur qui va avec. 

Quelle est la réalité du travail ? 

L.V. : Toutes ces tâches que l’on a décidé de ne pas valoriser sont essentielles à la productivité. Quand je dis « on a décidé », je précise qu’il n’y a pas de complot planétaire. La plupart du temps, ce sont des biais inconscients, des acquis, des choses que l’on a apprises, ce sont des choses que nous-mêmes, femmes, continuons à perpétuer. 

Toutes ces tâches, qui sont en concurrence avec du travail gratuit,  qu’il s’agisse de la charge émotionnelle, de prendre soin les uns des autres dans une équipe, de tout ce qui relève du soin aux enfants, de la transmission, de l’éducation, de tout le travail de support, de soutien administratif, ont toujours été dé-valorisées. 

Et pourtant pouvoir laisser son enfants à la crèche pour aller travailler, faire appel à une aide à domicile pour prendre soin d’un parent, avoir des personnes qui s’occupent de la logistique des déplacements ou de l’agenda (comme les secrétaires), sont des fonctions dites “supports” qui sont essentielles pour permettre à la productivité de se réaliser. Elles doivent être réintégrées dans son calcul. 

Que faudrait-il faire pour les revaloriser et les réintégrer, concrètement ? 

L.V. : En rendant le travail plus artisanal ; c’est mon autre livre, Du labeur à l’ouvrage, qui parle de ça. En fait, on a tellement segmenté les tâches qu’en les segmentant, on les a spécialisées et on en a dévalorisé une partie.

Si on est plus autonome, plus responsable, plus créatif dans la manière de travailler et que l’on réintègre production et reproduction dans un seul souffle, on revalorise, par la force des choses, une partie de ces tâches-là. 

En gros, mon rêve quand je me laisse aller à des penchants sadiques, est d’imaginer des grands patrons – hommes et femmes – être obligés de s’y coller. Et du coup en trouver la valeur. 

C’était le rêve des féministes des années 70 quand elles imaginaient « faire la grève de ». Alors il y a la grève du sexe, mais il y a aussi la grève des corvées. C’était leur rêve, se dire « que se passe-t-il quand on n’est plus là, quand on ne fait plus notre travail ? ». 

On a touché du doigt ce questionnement avec le confinement, non pas parce qu’elles se sont arrêtées mais parce que c’était les seules activités qui continuaient. Ces activités essentielles, dont une grande partie sont féminines comme le soin. Puis le temps a passé et on a oublié cette sensation que l’on a eue, à un moment, de se dire que la société ne peut pas fonctionner sans ça. Je pense que, par piqûres de rappel, il faut qu’on se le rappelle tout le temps. 

Dans ton livre, tu fais un rapport triangulaire entre l’écologie, le féminisme et la productivité. Peux-tu nous expliquer quel est le rapport entre ces trois notions ?

L.V. : Il y a un parallèle très très fort entre le travail gratuit féminin, qui n’est pas intégré dans le calcul de la productivité et le résultat même de la productivité. 

C’est typiquement l’ingénieur BMW homme qui est super-productif parce qu’il a une femme qui ne travaille pas ou travaille à temps partiel, qui s’occupe des enfants, qui s’occupe de l’administratif et de la vie sociale et familiale plus largement. 

C’est la même chose pour l’environnement : la productivité ignore tout le travail qui est nécessaire pour réparer ou assumer ce qui rend possible le travail productif. 

Donc, si tu as besoin de tant de ressources de la planète, de tant d’eau, d’air, etc., et que l’on n’intègre pas le travail nécessaire pour maintenir la santé, là aussi, c’est artificiellement élevé. Et a fortiori si tu n’intègres pas les dégâts causés par une activité dite « productive », il faudra réparer les dégâts, en intégrer le coût, et, souvent, cela se traduit par plus de travail. 

En conclusion, elle est artificiellement gonflée par le fait d’ignorer ou de déléguer les conséquences d’une activité. 

Donc les deux choses se résument par le fait que la productivité ignore les externalités, cela ignore, en fait, toute la structure qui rend possibles le travail et l’économie. Si tu fais abstraction de cette structure, c’est un mythe qui ne tient pas ; c’est comme scier la branche sur laquelle on est, ce n’est pas possible. 

C’est une convention qui est absurde. Et donc féminisme et écologie se rejoignent complètement. 

La productivité est donc quelque chose de très découpé (une heure, un homme, etc.) héritée de l’ère industrielle, du taylorisme puis du fordisme. Est-ce encore applicable aujourd’hui alors que nous sommes principalement dans une économie tertiaire, de services ? 

L.V. : Déjà à l’époque le calcul de la productivité était discutable. 

Certes, si l’on regarde les matières premières ou les biens industriels, une tonne de blé est une tonne de blé et il est facile de calculer le résultat d’une heure de travail sur une machine. Mais dans ce contexte tayloriste et fordiste on retrouve le même problème d’ignorer les infrastructures qui rendent l’activité possible et, pareil, la reproduction du travail. 

Dans les années 60 et 70, on avait une structure patriarcale qui fonctionnait, en tous cas pour certains, parce que, dans les couples où il y avait un ouvrier chez Ford ou chez General Motors, la paie était bonne, il y avait des syndicats puissants, et cela couvrait le coût du travail reproductif, peu ou prou. 

Mais on avait aussi des activités industrielles féminines qui étaient moins rémunérées, on avait aussi des femmes non mariées qui, du coup, travaillaient dans les services et ne profitaient pas du tout de ce deal fordiste qui pouvait couvrir, ou en tous cas avoir cette idée qu’il y a une forme de redistribution. Donc déjà, en vrai, cela se questionne même dans le monde industriel. 

Mais, admettons. 

Quand on quitte les matières premières et les biens industriels, le calcul de la productivité en lui-même est déjà beaucoup plus “foireux”. Parce que c’est très difficile de savoir ce que tu produis quand tu fais une heure de mails, cela ne se calcule pas facilement, voire pas du tout. 

Avec une heure de plus dans ta semaine, que produis-tu en plus ? On n’en a aucune idée. Idem pour le collaboratif, qui est-ce qui est productif quand on travaille à plusieurs ? Et qu’est-ce qui fait que ce travail collaboratif fonctionne ? 

Dans l’économie de la connaissance et dans les services, cela se mesure mal, et quand on regarde dans l’histoire de la pensée économique, on voit qu’il y a un malaise autour de la productivité. 

Ce malaise s’est traduit, par exemple, par le fameux paradoxe de Solow. Solow était un économiste prix Nobel, qui, dans la première phase de la révolution technologique numérique, années 70-80-90, s’est dit que les nouvelles technologies – c’était avant Internet – sont partout sauf dans les statistiques de la productivité. Aie. 

L’une des recommandations que tu fais dans ton livre – que je ne veux pas spoiler parce qu’il faut le lire –, c’est d’ancrer la productivité dans le lien social et sa valorisation. Peux-tu développer cette pensée ?

L.V. Je reviens beaucoup sur la question de confiance et de la qualité des échanges qui conditionnent la productivité : on se tourne plus facilement vers un prestataire de services en qui on a confiance même s’il est plus cher qu’un autre, une ambiance de travail saine et bienveillante favorise également la productivité. 

Derrière ces concepts parfois approximatifs de bien-être au travail, il y a de vraies questions et de très bonnes questions. Mais toutes ces questions sont déconnectées des outils qui comptent vraiment.

Il y aurait d’un côté le bien-être, un peu comme si c’était décoratif finalement et de l’autre, ce qui compte vraiment, c’est-à-dire la mesure de la performance, les évaluations individuelles, la productivité, les salaires, les primes, etc. Il y a tout ce qui est comptable et qui compte, et il y a tout le reste. 

Une fois de plus, il faut intégrer ces notions dans le calcul de la productivité. 

Propos recueillis par Solène Cornec

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