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Le moment de la « grande démission » est-il venu ?

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Commerciaux agroalimentaires reconvertis en décorateurs d’intérieur, trentenaires qui claquent la porte de cabinets de conseils, cadres qui changent d’entreprise comme de chemise : vous les avez peut-être croisés au détour d’un reportage télévisé ou dans votre entourage. La crise du coronavirus a entraîné une remise en question professionnelle chez beaucoup, au point qu’on parle aux États-Unis de la “Great Resignation” – grande démission dans la langue de Molière. 

Ce phénomène a-t-il traversé l’Atlantique ? Que peut-il nous apprendre sur les mutations du monde du travail ? Nous sommes allés mener l’enquête – du passé proche au futur pas si lointain. 

“The Great Resignation”, ou quand les employés américains ont la bougeotte

La théorie économique (et les crises passées) nous indiquent que les taux de démission sont moins forts en période de crise, quand les salariés privilégient la sécurité de l’emploi. Or, rien qu’en août 2021, 4,3 millions d’Américains ont démissionné, surtout dans les secteurs de l’hospitalité et des loisirs. Dans une situation économique de “rebond”, les travailleurs sont prêts à chercher mieux ailleurs. Et “mieux”, pour les salariés américains, c’est un emploi qui leur permet des conditions de travail plus flexibles, un meilleur salaire, et une garantie de l’emploi. Rien de révolutionnaire à première vue. 

Mais la crise du coronavirus n’est pas qu’économique, elle est aussi existentielle. Anthony Klotz, l’universitaire américain qui a créé l’expression “Great Resignation” estime que la crise a provoqué des « épiphanies » concernant « le temps passé en famille, le travail à distance, les déplacements, les projets passionnels, la vie et la mort » qui ont changé la façon dont les employés envisagent le travail.

Pssst : Si vous avez envie de découvrir un autre concept né aux États-Unis pendant la crise du coronavirus, on vous invite à lire notre article sur la shecession

Et en France ? 

On pourrait croire que ce phénomène s’est diffusé plus largement en France et en Europe… sauf que la vague de démissions est beaucoup moins prononcée en Europe, et le Financial Times signale ainsi qu’à 74%, le taux d’emploi n’a jamais été aussi élevé dans l’Hexagone. Il y a même des postes vacants dans certaines industries (plus de 70 000 mi-2021 rien que pour les secteurs de la vente, du transport et de l’hôtellerie-restauration). Selon les experts interviewés, la France n’a pas à s’inquiéter d’une vague de démission, mais plutôt du manque de formation chez les jeunes. 

Le phénomène de la grande démission serait-il limité aux Etats-Unis, un pays au marché du travail plus dynamique que celui du vieux continent ? Peut-on évacuer les raisons de changer d’entreprise comme exclusivement pratiques ? 

Le sens, c’est vers où ? 

Il faudrait d’abord se mettre d’accord sur ce qui donne du “sens” au travail : des tâches avec un impact perçu comme positif sur la société, ou une activité professionnelle qui permet de mener une vie équilibrée à côté ? 

Ah, le sens de la vie, une grande question… qui a des implications tout à fait pratiques. Plongeons-nous dans une enquête ciblée spécifiquement sur les jeunes Européens. 20% d’entre eux auraient démissionné en Europe de l’Ouest d’après une étude YPulse publiée en octobre. Un chiffre à manier avec un peu de prudence, car il s’appuie sur un échantillon plutôt réduit, mais les raisons de démissionner évoquées dans l’enquête restent éclairantes.  “J’ai reçu une offre mieux payée” arrive en premier (20%), ce qui n’est pas étonnant. Mais elle est immédiatement suivie (19%) par “mon travail n’était pas bon pour ma santé mentale”. Peut-on alors parler d’une quête de sens plus globale, dans laquelle le travail doit s’inscrire dans une vie plus équilibrée ? 

A chacun sa définition du sens, et il convient sans doute de faire la distinction entre les cadres qui quittent un emploi bien rémunéré pour se reconvertir totalement (un phénomène qui reste marginal, la plupart des démissionnaires qui changent de poste restant dans le même secteur d’activité) et les employés de “première ligne” qui cherchent à quitter des secteurs aux conditions de travail difficiles et peu rémunérateurs comme la vente ou la restauration. 

Les salariés ne sont cependant pas les seuls en quête de sens : les entreprises s’y emploient aussi. Et c’est là que l’expression “Great Resignation” trouve peut-être ses limites. Ryan Roslansky, le CEO de LinkedIn, a introduit le terme de “Great Reshuffle” (“Grand Remaniement”). La question du “pourquoi” on travaille est centrale, et il invite les entreprises à s’en emparer. Les entreprises sont-elles prêtes à rebattre les cartes, qu’il s’agisse de leur raison d’être ou de leur organisation en interne ? 

Retour vers le futur, prochain arrêt : France 

Dans son Baromètre d’engagement 2022, Swile a demandé à 1500 salariés français les éléments qui avaient le plus d’impact sur leur engagement. Des 5 moteurs agissant sur l’engagement des salariés, aucun ne ressort réellement : on retrouve dans l’ordre le besoin d’appartenance (22%), l’enjeu du sens (21%), la question de l’estime (20%), la sécurité (19%) et le développement (18%). On en conclut qu’il est bel et bien question d’équilibre et que le secret réside dans la capacité des dirigeants à agir sur l’ensemble des moteurs. Et maintenant, que faire ?

Imaginons un futur possible pour 2025. Le télétravail est entré dans les mœurs, et des méthodes de collaboration hybrides sont déployées au cœur des équipes. Le remote-first (“travail à distance privilégié”) est devenu un avantage compétitif pour les entreprises françaises qui le mettent en place.

Des nouveaux postes dans les départements de ressources humaines sont créés pour assurer la cohésion des équipes en asynchrone. Une feuille de route du “pourquoi” de l’entreprise est écrite avec les salariés, et ses objectifs sont évalués chaque année, collectivement. Il ne s’agit plus d’un “bonus” mais d’une condition pour recruter les meilleurs candidats, qui s’attendent en plus à bénéficier d’un solide plan de formation tout au long de leur carrière dans l’entreprise. 

“Great resignation” ou “great reshuffle”, phénomène inquiétant ou encourageant… Nous avons imaginé un futur parmi d’autres. Dans tous les cas, il en vient aux entreprises de s’emparer de la quête d’un équilibre au travail, si ce n’est du sens, pour transformer les “adieux” en “à très vite”. 

Baromètre de l’engagement

Quel est le niveau d’engagement des salariés ? Quels moteurs animent les salariés en 2022 ? Comment identifier les leviers prioritaires d’actions RH ?

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