À quoi ressembleront nos liens sociaux dans 30 ans ? L’interview de Laëtitia Vitaud.

Solène Cornec

À quoi ressembleront nos liens sociaux, dans 5, 10, 20 ans ? Et si, séparés les uns des autres, nous en venions à ne plus avoir besoin d’autrui ? Campés derrière nos écrans, comment exister dans les yeux de nos collègues, de nos amis, de notre famille ? Est-ce qu’une crise sanitaire aura suffi à anéantir ce qui fait la beauté de l’humanité : ce lien qui nous unit aux autres ? 

Pour répondre à ces questions, nous avons interrogé Laëtitia Vitaud, experte du futur du travail. C’est parti !

Interview

Quel rôle joue le travail dans notre rapport aux autres ? Quelle place occupe les collègues dans la vie d’un actif ?

Les collègues occupent une place énorme et de plus en plus importante contrairement à ce qu’on peut penser. 

Tout d’abord, car il y a plus de gens en activité qu’avant, il ne faut pas l’oublier : le taux d’emploi et d’activité des femmes est plus élevé aujourd’hui qu’il y a 40 ans. Et puis un certain nombre d’institutions qui existaient à côté du travail ont décliné ces dernières décennies : les syndicats, les institutions religieuses, etc. Même s’il existe un monde associatif, la place des collègues est plus grande qu’elle ne l’était pour nos parents ou nos grands-parents. 

« Avec la pandémie, les interactions avec les collègues ont un rôle plus central. »  

À cet égard, la pandémie joue un rôle d’amplificateur, car beaucoup des activités qu’on peut avoir à côté sont très réduites, donc pour les gens qui travaillent sur site ou en télétravail, les interactions avec les collègues ont un rôle plus central.  

Pour aller plus loin, consultez notre Livre Blanc « En entreprise et au-delà, l’impact du télétravail sur nos vies ».

Quel rôle joue la pandémie sur nos liens sociaux ? 

La pandémie renforce la solitude de ceux qui vivent seuls. Tout d’abord, il est important de souligner que la solitude n’est pas une nouveauté. C’est le sujet de notre siècle, je vous invite d’ailleurs à lire The Lonely Century de l’autrice Noreena Hertz, elle en parle très bien. 

Néanmoins, la pandémie l’amplifie de manière extrêmement violente et dure. Les gens qui vivent seuls sont privés de liens sociaux mais surtout de tout contact physique. Et quand on dit “physique” on parle du touché, du contact sur les terminaisons nerveuses de la peau. On parle de tape dans la main, sur l’épaule : tout ça joue un rôle hormonale très important. Ce sont des signaux qui confèrent un sentiment d’appartenance à un groupe. 

La privation de ces petites interactions là est très douloureuse pour les personnes qui vivent seules et qui en sont privés dans leur vie de tous les jours. 

Le travail devient un ingrédient fondamental de la santé mentale, parce que si on a que la vie perso pour satisfaire ces besoins primaires, d’être un animal social, alors la pandémie et la distance géographique rendent la distance sociale très difficile. 

On a eu tendance à beaucoup entendre le “et après”. Mais la situation actuelle est partie pour durer. On va éterniser cette situation de vivre dans des conditions de distance. On doit apprendre à vivre avec. Et du point de vue de la solitude, du touché, de la créature sociale, etc. c’est pas près de s’arranger. 

Est-il possible de créer des liens sociaux à distance ? De conserver des liens à distance ?

Une chose qu’il ne faut pas faire, c’est penser qu’on peut répliquer exactement la même chose à distance que ce que l’on a connu en présentiel. Et donc, imaginer qu’on va avoir une machine à café virtuelle où les gens vont se retrouver spontanément et créer des liens sociaux. 

L’informel qui est lié à la sérendipité d’un espace partagé ne fonctionne pas comme ça en ligne, car de la conception est nécessaire. Cette sérendipité, elle est algorithmique, donc il faut la décider. 

La question qui survient à ce moment-là, c’est : comment on l’organise ? Il faut la penser différemment, et si on veut que des liens sociaux se nouent, par exemple pour des gens qui ne connaissent personne lors d’un onboarding, il faut quelque chose de plus structuré, de plus formalisé. 

Le meilleur exemple d’un système pensé pour ça, c’est le système des buddies de Buffer. Chaque nouvel arrivant a trois types de “parrain-marraine”, sur différentes dimensions. Un premier buddy “mentor” qui répond aux questions sur le métier et le travail. Un 2e buddy “manager” avec qui le nouvel arrivant va parler carrière, prochaines étapes, objectifs, etc. Et enfin un buddy “senior” qui jouera un rôle d’intégration plus lié à la culture, apportera des réflexions sur la stratégie, sur d’autres choses liées à son ancienneté dans l’entreprise. 

« Si on veut que des relations se nouent, (…) il faut quelque chose de plus structuré, de plus formalisé.

Ça donne accès à plusieurs niveaux de socialisation, les personnes peuvent recommander d’aller parler à untel ou unetelle et cela permet de tisser sa toile. Et de recréer en quantité et en qualité des relations que tu n’as pas en arrivant. 

C’est un peu comme dans les relations amoureuses, on aime bien que ça se passe spontanément. Mais ça ne marche plus, car les gens ne se rencontrent plus comme ça. Donc on le formalise via un site de dating. On a alors l’impression qu’on enlève la magie, la légèreté et ça apporte une notion de lourdeur. Et c’est vrai, c’est plus lourd : car passer par une appli de rencontre, c’est assumer qu’on a besoin de quelque chose, qu’on est vulnérable. On aimerait donner l’impression qu’on a besoin de rien, qu’on est très sollicité, qu’on a une vie sociale de fou, etc. mais pourquoi ? 

C’est une tendance profonde qui date d’avant la pandémie : ces rencontres spontanées sont en baisse. Il y a une étude sur les communications en open-space qui est assez parlante : on se parle beaucoup moins et on s’écrit beaucoup plus. Non seulement on passe déjà par le numérique, les algorithmes, les outils collaboratifs, mais avec la pandémie ça accélère le fait que l’informel et le magique ça arrive de moins en moins. 

Attention, ça peut être bien aussi, Il faut le voir comme un outil qui donne accès à de nouvelles opportunités. Mais il y a un deuil à faire de cette image romantique qu’on se fait des choses spontanées. 

Qu’en est-il pour les moins digitaux d’entre nous ? Comment ne pas tomber dans l’isolement ?

Concernant le numérique et la digitalisation, les lignes de fractures ne sont pas aussi évidentes qu’on le pense. Par exemple, l’idée que les personnes âgées ne seraient pas digitales et que les jeunes le seraient, ce n’est pas tout à fait vrai. Ce n’est pas strictement générationnel, c’est plutôt culturel. Cela dépend d’où l’on vit, ou du secteur dans lequel on travaille. C’est plus compliqué que ça. 

Ceux qui sont déconnectés utilisent souvent d’autres réseaux. On le voit aux USA, les followers de Trump ne sont pas sur les mêmes réseaux. Ce sont les Quanon, les théories du complot, etc. Ces gens qui sont souvent peu éduqués sont hyperconnectés, mais ne sont pas armés d’esprit critique par exemple. L’idée qu’il y aurait des gens pas du tout connectés, c’est pas complètement vrai. Ils sont peut-être juste connectés différemment et peut-être pas de la bonne manière. 

« L’idée que les personnes âgées ne seraient pas digitales et que les jeunes le seraient, ce n’est pas tout à fait vrai. »

Le problème relève plus de l’éducation. Nos systèmes éducatifs par exemple sont très à la traîne sur ces sujets-là. Il n’y a pas d’horizontalité en numérique, l’école doit se réinventer sur le sujet.

Nos cercles sociaux vont-ils rétrécir ? Se restructurer ? Allons-nous moins échanger, moins communiquer, être tous indépendants les uns des autres ?

Je ne sais pas si j’ai une réponse à ça, on regarde plutôt le passé que d’essayer d’imaginer l’avenir. Mais regarder le passé, c’est voir que ce sentiment de solitude est en très forte croissance et en particulier depuis le milieu du 20e siècle et l’apparition de la famille nucléaire. On a pensé la ville, le logement autour de la famille nucléaire. Mais cette famille nucléaire s’est dé-nucléarisé. On divorce, on fait moins ou pas d’enfants. Et ça a provoqué une énorme explosion de la solitude et des personnes qui vivent seules. 

La solitude est plus forte sur deux tranches d’âge : les jeunes (étudiants qui ont quitté le foyer familial ou y sont et se sentent isolés) et puis des personnes âgées, veuves, divorcées, etc. qui vivent seules. Et au milieu, il y en a aussi. Entre un quart et un tiers des gens vivent seules ou se sentent seuls. 

Cette souffrance est en explosion alors que le nombre de contacts (via les réseaux sociaux ou la vie sociale) n’est pas en baisse mais est en augmentation. Donc ce qui semble baisser c’est la qualité d’un petit nombre de relations qui font qu’on ne se sent pas seul. Et ce petit nombre de relations, c’est la famille par exemple. 

« Il y a un mouvement de fond qui consiste à se dire qu’on est allé un peu trop loin dans notre usage actuel du numérique et qu’il faut qu’on réapprenne à mieux le réutiliser. »

On observe d’ailleurs que le temps passé avec les enfants augmente et le temps passé en couple diminue, la vie sexuelle partout dans le monde occidentale diminue, on se “touche” de moins en moins. C’est très lié au téléphone et au fait d’être absorbé par son téléphone. 

Ça, c’est une grande tendance et si on projette à l’horizon plusieurs années, on peut penser qu’on va dans le mur, mais heureusement il y a d’autres tendances qui vont contrebalancer ce mouvement pour réinventer les liens sociaux. Ce sont les nouveaux modes de vie, d’habitation. On a besoin de communauté. On a vu apparaître le co-living et le retour de foyers multigénérationnels par exemple. De plus en plus de jeunes de moins de 30 ans vivent avec leurs parents pour des raisons pas seulement économiques, mais aussi pour éviter la solitude. D’ailleurs, le pourcentage de jeunes vivant avec leur(s) parent(s) est plus important que celui de jeunes qui vivent en couple. 

C’est plutôt positif, car on remet en question un modèle ultra-dominant et qui ne fonctionne pas – ou plus – pour tout le monde. On apporte des alternatives. Ça se voit dans notre façon de penser le logement aujourd’hui et qui rappelle des manières de vivre du 19e siècle où les Hommes étaient beaucoup plus mobiles. Par exemple, aux USA les Hommes allaient beaucoup chez l’habitant. Il y avait un intérêt pour tout le monde, car les logeurs rencontraient des gens, les femmes s’occupaient des “locataires”. Tout le monde y trouvait son compte. Les liens sociaux existaient malgré la distance.

C’est un mouvement de fond qui consiste à se dire qu’on est allé un peu trop loin dans notre usage actuel du numérique et qu’il faut qu’on réapprenne à mieux le réutiliser. Il faut redevenir maître de ces outils, car il y a quelque chose de toxique dans notre manière de faire actuelle. 

Il ne faut pas voir les choses de manière statique en se disant qu’on va tirer sur le fil et poursuivre les tendances telles qu’elles sont et que ça va être l’horreur, car on a un instinct de survie et on apprend, on s’améliore. 

Le « rôle social” ou “l’estime sociale » passe principalement par le travail, est-ce qu’à distance il sera toujours aussi visible, important ?

C’est quelque chose de très déterminé culturellement donc différent d’une culture à une autre. Par exemple, certaines cultures valorisent davantage la hiérarchie que d’autres. Au Danemark c’est plus horizontal et en France c’est plus vertical, plus hiérarchique. Tous ces codes ou l’on est censé ne pas s’adresser à son n+2 sans mettre son n+1 en copie ou tous ces liens et relations implicitement impossibles sont chamboulés par la distance et le numérique. On va donc tirer son statut ou son prestige d’autres choses. 

Il y a deux modèles concurrents. Le premier, c’est le modèle par la sélection : éliminer les autres pour monter et plus l’on monte, plus le statut est valorisé (par l’élimination des autres). Le deuxième est celui de l’influence : on tire son prestige du nombre de gens que l’on influence, qu’on fédère autour de soi. L’un est excluant et exclusif et l’autre incluant et inclusif, mais chaque modèle à ses qualités et ses défauts. Car le modèle “Insta”, le deuxième modèle donc, est très superficiel et anxiogène. 

De manière moins schématique, on se rend compte qu’on va chercher son prestige sur autre chose et avec le télétravail massif. Quelque chose se produit : la manière de briller dans une pièce n’est pas la même qu’en ligne. Donc certaines personnalités se mettent à briller par d’autres choses, comme ses accomplissements. 

« De manière moins schématique, on se rend compte qu’on va chercher son prestige sur autre chose et avec le télétravail massif. »

À l’avenir, les échanges informels vont-ils disparaitre ? Comment créer des liens organiques (par affinités) plutôt que mécaniques ?

Tout d’abord, il faut souligner que l’informel existe toujours, même s’il prend des formes différentes. On peut créer des affinités en s’inscrivant au même cours de yoga, ou lors d’utilisation d’outils collaboratifs. On peut même tchater sur Google Doc ! 
L’espace physique amène certes des relations plus variées, car sur le numérique, nous sommes en relation avec des gens qui nous ressemblent, avec qui on est d’accord. C’est le même concept que les bulles algorithmiques.

Dans cet environnement de “bulles algorithmiques”, comment aller chercher de la diversité ?

Aujourd’hui, il y a des remises en question de ces modèles algorithmiques. Par exemple, TikTok fonctionne différemment. Le vrai problème est la méconnaissance des algorithmes, qui sont vus comme une espèce de boîte noire, très opaque, mais qui est en réalité une architecture qui peut-être pensée autrement. 

Le danger, c’est la passivité. C’est penser qu’il y a des choses qu’on ne peut pas changer, alors qu’on peut les concevoir autrement avec d’autres critères. C’est une réflexion très granulaire à chaque niveau de réflexion. 

« Le danger, c’est la passivité. »

D’où doit venir l’effort à fournir pour créer, conserver les liens sociaux ? L’entreprise, le salarié, d’autre part ?

L’entreprise a un rôle à jouer pour rester pertinente. La réalité, c’est que beaucoup de choses se passent en parallèle, à l’extérieur de l’organisation, par exemple avec What’sApp, parce que les salariés ne sont pas équipés d’outils similaires en interne pour créer des liens sociaux. Il faut donc que l’entreprise reste le point de rencontre, la plateforme d’échanges des salariés. 

Lorsqu’il y a déjà une culture forte et un sentiment d’appartenance fort, le transfert se fera de manière numérique aussi. Car l’intérêt de l’individu, c’est d’être connecté de la façon qui lui plait. 

En voilà une belle conclusion ! 

Pour aller plus loin, consultez notre Livre Blanc « En entreprise et au-delà, l’impact du télétravail sur nos vies ».


À propos de Laëtitia Vitaud 

Laëtitia Vitaud est autrice et conférencière sur le futur du travail. Elle a publié 3 livres parmi lesquels Du labeur à l’ouvrage chez Calmann-Lévy et 100 idées innovantes pour recruter des talents et les faire grandir chez Vuibert (co-écrit avec Jérémy Clédat). Elle collabore régulièrement avec le média Welcome to the Jungle et a lancé le média Nouveau Départ avec Nicolas Colin en 2020. 

Twitter: @Vitolae