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Du tablinum au métaverse : brève histoire du bureau

9 min

Box, open-space, cubicule, flex office, coworking, télétravail, tiers-lieu, métavers : au fil des décennies, le mot “bureau” a couvert une foultitude de concepts, des plus classiques aux plus extravagants. Encore aujourd’hui, alors qu’un emploi sur deux s’exerce devant un ordinateur, tous les travailleurs de bureau n’ont pas le même cadre de travail, loin s’en faut. Quant à l’avenir du desk de travail, les fantasmes vont bon train, et couvrent un large spectre de possibles, du métavers au tiers-lieu nouvelle génération. Voyage dans l’histoire de nos lieux de travail à travers les âges. 

De l’Antiquité à la Renaissance : les ancêtres du bureau

L’un des ancêtres les plus lointains que l’on connaisse à notre bureau moderne est le tablinum, une pièce isolée présente dans les habitations de la Rome Antique. Allouée au stockage des archives, elle accueillait également une table faisant office de bureau pour le maître de maison. Son nom vient d’ailleurs du mot tabulæ, qui désigne les tablettes de cire sur lesquelles sont gravées les informations relatives à la famille, son statut, ses magistratures et activités foncières. C’est également dans cette salle que les rendez-vous de clientèle –salutatio- avaient lieu entre des puissants, nommés patrons, et des hommes ordinaires, appelés clients. C’est également à l’époque de la Rome Antique que l’on doit la création du mot latin officium, qui désigne l’emploi, la fonction, ou le service, et qui donnera plus tard l’anglais office.

Le tablinum d’une maison de Pompei, Wikimedia Commons

À chaque époque son vocable : au Moyen-Âge, le terme scriptorium fait son apparition pour désigner les bureaux des moines copieurs et scribes dans les abbayes, monastères et palais royaux, où se déroule le principal de l’activité intellectuelle de l’époque. On y travaillait ainsi à proximité de la bibliothèque, isolé, sur un plan de travail incliné, assis ou debout, pour recopier les manuscrits. Le terme vient du mot scribere qui signifie écrire. Un espace équivalent verra le jour dans le monde de la chancellerie pour l’écriture des documents officiels dans les lieux de pouvoir. À la Renaissance, les premières formes de commerce voient le jour, et les ateliers et bureaux indépendants se généralisent pour permettre aux artistes et commerçants de faire leur travail comptable et administratif.  

Mais l’open-space aussi a ses lointains ancêtres : à cette même époque, il arrive que des artistes et ingénieurs se rassemblent dans un atelier commun pour mutualiser leurs idées. C’est aussi à la Renaissance que sort de terre la Galerie des Offices (Galleria degli Uffizi), qui réunit dans un même espace de bureaux les 13 magistratures florentines les plus importantes, et qui constitue l’un des premiers grands sièges de bureau. 

Ère industrielle : entre bureau et open-space, deux salles deux ambiances

Téléphone, chemin de fer, télégraphe… à la fin du 19è siècle, l’invention de nouveaux moyens de transports et de communication permet d’excentrer les bureaux par rapport aux lieux de production, et de rassembler les fonctions administratives en un lieu unique. Dans le même temps, le nombre de travailleurs du tertiaire explose, et c’est ainsi que les premiers immeubles de bureau voient le jour au début du 20è siècle dans le monde anglo-saxon. Dans ces premiers grands bâtiments, les dactylos et comptables sont regroupés dans un espace ouvert organisés à la manière d’une salle de classe, surplombé par une estrade où siège le contremaître. Celles et ceux qui ne travaillent pas encore dans ces grands ensembles exercent leur fonction dans des appartements bourgeois transformés en bureaux. 

Des immeubles entiers faits d’open-spaces, Unsplash

Vers 1950, ce modèle évolue légèrement pour donner naissance à l’open-space tel que l’on le connaît aujourd’hui : une grande zone bruyante où sont rassemblés les employés, à proximité de bureaux individuels réservés aux fonctions supérieures. Si le terme anglo-saxon est répandu, on parle également à l’époque de “bureau paysager”, un concept inventé par deux consultants allemands mêlant grands espaces et végétation intérieure. Mais dès 1971, dans les pages du journal Le Monde, on s’amuse déjà de ce “mot dont la poésie cache une technicité un peu terne puisqu’il désigne tout simplement des bureaux non cloisonnés”. Dans le concept du bureau paysager, l’absence de cloisons est en théorie compensée par un large espacement séparant les différents espaces de travail. Mais la précaution ne dure pas longtemps, et l’on comprend vite que la densification des postes de travail permet d’augmenter la rentabilité foncière de l’immeuble. Le format des immeubles impose également ces plateaux XXL puisque leur profondeur -plus de 15 mètres de profondeur- complique l’accès à la lumière naturelle. C’est ainsi que commence le rétrécissement progressif de l’espace de travail individuel moyen, qui passe de 25m2 dans les années 70, à 15m2 quarante ans plus tard. 

Époque contemporaine — Cubicles, hackerspaces, fablabs et coworkings

Dire que la rentabilité foncière est la seule motivation soutenant le modèle de l’open-space ne serait pas juste pour autant. En décloisonnant les bureaux, les dirigeants espèrent aussi décloisonner les fonctions, et fluidifier le travail de l’entreprise. L’ennui, c’est que chaque fonction a son mode de travail (accueil de rendez-vous, discussions téléphoniques, travail en petit groupe, concentration solitaire…), dont beaucoup ne sont pas compatibles les unes avec les autres. Alors pour calmer l’agacement des travailleurs, distraits et empêchés par leurs voisins de bureau, on innove. Un inventeur américain introduit ainsi le cubicle, des cloisons d’1m50 permettant de recréer de l’intimité en délimitant les bureaux au sein d’un open-space. Une sorte d’ancêtre semi-ouvert des cabines hermétiques qui déferlent aujourd’hui dans les bureaux. 

Dès 1967, Jacques Tati critique la modernité et les open space dans son film Playtime 

Avec la flexibilité comme mot d’ordre, fait également son entrée le non-territorial office, appelé également combi-office, ou flex-office aujourd’hui. Les bureaux ne sont plus attribués, et les salariés sont invités à aller et venir d’un espace à un autre selon leurs missions et leurs besoins. 

Chez les indépendants, les lignes bougent aussi. Comme les artistes et scientifiques italiens de la Renaissance, les travailleurs du numérique (hackers, développeurs, etc.) se rassemblent de leur plein gré dans des espaces communs pour coopérer. Au cours des années 90, ces espaces verront naître des projets coopératifs, notamment dans la sphère du logiciel libre. Le modèle se répand petit à petit dans des secteurs proches et les hackerspaces évoluent en makerspaces, ou fablab, permettant à plusieurs makers de mutualiser des machines et des savoirs. 

Le modèle évolue à la même époque vers des métiers plus généralistes, et les premiers coworkings apparaissent à l’aube des années 2000, d’abord en Allemagne puis dans la Silicon Valley. En France, le premier espace de coworking -La Cantine- ouvre en 2008, suivi par plus de 150 autres la même année, et plusieurs milliers dans celles qui suivent. Aujourd’hui, on estime que seuls 20% des travailleurs expérimentent des bureaux à plus de 4 ou 5 personnes, et que les grands plateaux sont devenus relativement rares. 

21e siècle — Le bureau : à la maison, dans la machine, ou en tiers-lieu ?

L’invité surprise des années suivantes, c’est le télétravail. Relativement marginale avant la crise sanitaire de 2020, la pratique du home office explose à l’occasion des confinements de la population. Selon l’OCDE, 47% des employés de France, d’Australie et du Royaume-Uni auraient travaillé de chez eux à cette occasion. Un chiffre élevé quand on sait que tous les emplois ne s’y prêtent pas, et que les travailleurs de bureau ne représentent en France qu’environ la moitié de la population. Deux ans après le début de la pandémie, la tendance se poursuit : début 2022, 65% des salariés pouvant télétravailler le faisaient. Pour beaucoup, le bureau se limite désormais à un écran d’ordinateur, par l’intermédiaire duquel on accède à des rooms de travail virtuelles (visioconférences, messageries instantanées, espaces de travail partagés…). 

À l’inverse de l’open-space qui offrait une sociabilité excessive aux travailleurs, le télétravail crée rapidement un déficit en contact social chez de nombreux actifs. La pratique repose également la question de la surveillance au travail, alors que les outils de flicage informatique prolifèrent à toute vitesse pour rassurer les managers sur leur capacité de contrôle des troupes. 

Aujourd’hui, deux courants contraires s’avancent pour dépasser les limites du télétravail. D’un côté, les partisans de la technologie pensent qu’il faut faire évoluer les solutions de travail en ligne actuelles en de véritables mondes virtuels. Munis de casques de réalité virtuelle, les travailleurs sont invités à se rendre dans ces espaces professionnels comme ils iraient au bureau. Mais que les réfractaires à ce nouveau procédé se rassurent. Si quelques-uns ont déjà adopté ce nouveau modèle de bureau (à l’instar d’entreprises comme chez Microsoft, mais aussi de communauté d’indépendants comme chez No-Code Ville), la pratique reste marginale. Et pour cause, travailler un casque virtuel sur la tête s’avère rapidement éreintant. 

De l’autre côté du spectre, certains pensent de nouvelles manières de se rassembler physiquement au-delà du bureau traditionnel. C’est le cas de Fanny Lederlin, auteure de l’ouvrage Les dépossédés de l’open-space, qui réfléchit à de nouveaux “coworkings publics” ou “bureaux de proximité”, c’est-à-dire des tiers lieux gérés par des collectivités locales pour permettre aux télétravailleurs de différentes structures de partager des bureaux. Suivant cette même idée, des sénateurs ont ainsi proposé la création de titre-bureaux, sur le modèle des tickets restaurant, pour financer à la carte l’occupation de ces espaces. Moins médiatisé mais pas moins innovant que le métaverse, il y a fort à parier que cette solution sera davantage sollicitée par les salariés. Autant d’évolutions qui inciteront sans doute les employeurs à réinventer leur culture d’entreprise pour la faire exister au-delà des frontières du bureau. 

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